Interview de Geneviève Morand sur le diagnostic

La communauté des indiens Kogis vit dans la Sierra Nevada, en Colombie, où elle préserve l’harmonie avec la Nature, sur la base de traditions ancestrales transmises par voie orale depuis des générations. Une délégation a visité l’Abbaye de Saint-Maurice. C’est l’une des étapes d’un voyage de 3 semaines en Suisse et en France, pour le projet « Shikwakala », un diagnostic de santé territoriale de lieux remarquables du Rhône entre Kogis et scientifiques. Un prototype de diagnostic croisé avait été réalisé en 2018 dans la Drôme.

Nous avons posé des questions à Geneviève Morand en charge du diagnostic en Suisse avec Eric Julien aux côtés des scientifiques Claire Laurant, Sophie Swaton, Béatrice Milbert, Ernst Zurcher, Gilles Mulhauser et Jacques Besson.

Les objectifs de l’Association Tchendukua ont-ils évolué ?

Depuis 25 ans, l’association Tchendukua rachète et restitue des terres au peuple Kogi. Au total, 2’500 hectares ont été restitués. En 2018, les Kogis ont proposé de nous aider en retour. Ils nous ont proposé d’organiser un dialogue entre scientifiques et représentants du peuple Kogi dans le but de réaliser un diagnostic de santé territoriale. Le territoire choisi au départ par les Kogis a été Genève, Ville de Paix. Pour l’écrivain Gunter Pauli, – parrain de ce diagnostic aux côtés de René Longet, Philippe Roch, du Professeur Michel Léonard et de Lisa Mazzone -, et auteur du best-seller « L’économie bleue » : « Pour Genève, être choisi par les Kogis est plus important que d’être choisi par l’ONU ». Le territoire retenu pour le diagnostic a été ensuite étendu au Rhône, de la source au delta. Les Kogis ont également émis le souhait, en plus d’arpenter le territoire avec des scientifiques sur une base de dialogue symétrique et respectueux, de rencontrer des jeunes et des autorités politiques, et de visiter des lieux sacrés.

La visite que nous avons effectuée à Saint-Maurice était à la fois la visite d’un lieu sacré, et également la visite d’un site placé sous le signe de l’eau, avec une source au centre même de l’abbaye, adossée à la paroi vertigineuse d’une montagne (cf l’excellent reportage de la Radio Suisse romande, dans l’émission Prise de Terre sur cette visite à Saint-Maurice).

Une nouvelle étape pourrait être la création d’un Laboratoire de recherche par les Kogis en Colombie, ouvert aux scientifiques occidentaux pour explorer les défis de la régénération des territoires ?

Eric Julien, fondateur de l’association Tchendukua travaille depuis plus de 35 ans avec ce peuple. Il faut comprendre que les Kogis vivent dans la montagne, sans téléphone ni électricité. L’organisation de ce diagnostic est le fruit d’un processus itératif qui a pris du temps – 5 ans. Toutes les suggestions des uns et des autres ont été validées à chaque étape du processus de part et d’autre de l’Atlantique. En Europe, le processus tout en émergence et en résonance de ce diagnostic a été porté par plus de 50 scientifiques, en complicité avec des instituts de recherche en charge d’observer la qualité du dialogue, près de 15 lieux visités, une quinzaine de maires et ministres qui ont accepté de recevoir la délégation Kogi, des centaines de jeunes, et des conférences qui ont réuni plus de 2’000 participants.

A l’issue des 3 semaines de diagnostic qui a eu lieu fin septembre et début octobre 2023, nous avons été très heureux d’entendre le nouveau Gouverneur, M. Arregoces Conchakala, dire que nous avons bâti une base de confiance qui va nous permettre d’approfondir ce dialogue. Ce diagnostic n’est donc qu’un début.

La visite que nous avons effectuée à Saint-Maurice était à la fois la visite d’un lieu sacré, et également la visite d’un site placé sous le signe de l’eau, avec une source au centre même de l’abbaye, adossée à la paroi vertigineuse d’une montagne (cf l’excellent reportage de la Radio Suisse romande, dans l’émission Prise de Terre sur cette visite à Saint-Maurice).

La prochaine étape se décline en plusieurs enjeux. En voici les 4 principaux :

  1. La réalisation d’un film et d’une tournée de conférences pour faire connaître les résultats du diagnostic et du dialogue entre Kogis et scientifiques. Si certaines personnes souhaitent organiser une conférence en Suisse en 2024/2025, il suffit de remplir ce questionnaire : https://forms.gle/nZAYgimDAESMrAS58
  2. La création de Laboratoires en Colombie et en Europe pour poursuivre et approfondir les liens tissés entre scientifiques et Kogis en observant l’évolution de territoires définis.
  3. Il y a aussi un grand défi en terme pédagogique. En Suisse, par exemple, des managers ont été formés dès 2020 à comment s’inspirer du vivant pour mieux manager. Mais on peut imaginer des programmes pour de nombreux publics. Pourquoi ne pas organiser ensemble une visite de l’abbaye de Saint-Maurice en complicité avec Jean-Paul Rouiller pour mieux en comprendre la géographie historique au temps des Celtes ? Les Kogis aiment répéter qu’une des premières choses à faire est de faire sortir les jeunes hors des 4 murs de leur école, et d’aller se promener dans les bois, au fil de l’eau, sur la montagne. Comme il existe en Suisse une tradition de classes vertes, et des référents dans toutes les écoles et collèges concernant le développement durable, on peut imaginer une formation spécifique pour les enseignants. L’approche des Kogis est très concrète et opérative. Et aborder la problématique climatique par des actions concrètes proposées par un peuple dont la vocation est de maintenir le territoire vivant pourrait faire sens.
  4. Un autre défi pourrait être en collaboration avec de nombreuses associations ainsi que les autorités de notre pays de poser les bases pour se diriger vers une sanctuarisation de nos glaciers. N’est-ce pas en Suisse que se trouve la source des 4 plus grands fleuves d’Europe : le Rhône, le Rhin, le Pô et le Danube ? Si les Kogis se sentent responsable de la Sierra Nevada de Santa Marta qui culmine à plus de 5’000 mètres d’altitude et où prennent naissance également 4 rivières importantes, en tant que Suisses, n’avons-nous pas aussi une responsabilité pour maintenir vivant nos glaciers pour qu’ils puissent continuer à irriguer toute l’Europe?

Ce diagnostic est placé sous la thématique de l’eau. Le Rhône, les glaciers, sont des éléments incontournables de l’histoire de notre région. Ils pourvoient à la fois aux besoins hydriques de la population, des activités économiques et industrielles, mais ce sont également de puissants producteurs électriques. Quel est le rapport des Kogis avec l’eau et leurs remarques par rapport aux constructions et exploitations tout au long de son cours ?

Ce qui a été très frappant pendant ces 3 semaines, c’est l’attitude positive des Kogis. Aucun reproche. Aucun jugement. Ils partent de la situation actuelle, ils la reconnaissent telle qu’elle est, et disent simplement : que pouvons-nous entreprendre pour redonner vie à la terre mère ? Leur langage est imagé, analogique et fractal.

Par exemple au glacier du Rhône où nous nous sommes rendus (cf l’excellent reportage de Canal 9), tous les participants ont été pris de tristesse en voyant l’état du glacier. Leur question a été : à quelle partie du corps correspond le glacier ? A la tête, au cerveau. La fonte de la glace laisse le glacier sans protection. C’est comme une tête humaine scalpée. En se promenant sur le glacier avec des crampons et des piolets, c’est comme si nous plantions des aiguilles directement dans les circonvolutions de notre cerveau à vif.

    Quel est le message des Kogis aujourd’hui ?

    Prenez-soin de la terre, car la santé du territoire est le reflet de la santé des humains, et inversement. Et qu’ensemble, entre scientifiques et Kogis, on peut réveiller nos mémoires et retrouver ce qu’il convient de faire, comme nos ancêtres celtes ont su le faire avant nous. Ils nous ont demandé de retrouver « nos indigènes », soit ceux qui savent encore que tout est profondément interrelié. Jean-Paul Rouiller a raconté aux Kogis que sa grand-mère lui recommandait de parler à la montagne qu’il voyait de la fenêtre de sa chambre, chaque jour, au lever et au coucher. Pour les Kogis, Jean-Paul est un « indigène », il dispose des clés de ce savoir ancestral.

    Les Kogis sont toujours en dialogue. Individuellement et aussi entre eux, et avec chaque site. Il faut savoir qu’un Kogi peut facilement marcher pendant plus de 7 à 8 heures par jour (comme nos pèlerins). Ils arpentent le territoire dans le but de l’observer, de diagnostiquer d’éventuels déséquilibres et d’y remédier. Chacun de leur geste est porteur d’une attention particulière. Par exemple, toute entrée et toute sortie d’un lieu, qu’il s’agisse par exemple d’une vallée, d’une rivière, d’une montagne, est l’occasion d’entrer en dialogue. Ce temps va permettre aux Kogis de préciser leur intention, et ils vont la communiquer avec le site. Et ils vont tout aussi consciemment le saluer et prendre congé.

      Pouvez-vous nous parler de leur vision du monde et de la nature ?

      Le mot « nature » n’existe pas en Kogi. Car ils en font partie. La Terre est toujours sujet, et ne saurait être réduite à un objet. Le vent et les pierres ont un langage qui leur parle. Pas seulement les animaux et les plantes. Leur mythologie commence par « Au commencement est la goutte d’eau ». Leur connaissance de l’eau est immense. Si aujourd’hui seulement, nos scientifiques commencent à se rendre compte qu’entre l’état solide, liquide et gazeux, il existe un 4ème état de l’eau, l’approfondissement de ce dialogue sur ce thème par exemple devrait être très riche.

        Quelles sont les valeurs fondamentales des Kogis ?

        Il y a 20 ans, je me suis rendue dans la Sierra Nevada dans le but d’apporter à Eric Julien le matériel cinématographique nécessaire à la réalisation de son deuxième film. Et lorsque j’ai demandé à un jeune Kogi « Que souhaites-tu faire quand tu seras grand ? ». Après un silence de réflexion, le jeune a répondu « Devenir Kogi ». L’éducation d’un jeune Kogi repose sur 3 piliers : l’enseignement de sa langue, le Kogi, encore parlé de nos jours par 25’000 personnes. L’apprentissage des plantes pour se nourrir et pour se guérir. Et la connaissance de sa cosmogonie pour savoir qui il est, d’où il vient et où il va. Un Kogi veut devenir Kogi car leur mission est claire et comprise par toutes et tous : maintenir les équilibres entre toutes choses.

        Les études supérieures, chez les Kogis, se passent pendant 18 ans passées dans le noir et le silence. Les jeunes vivent et étudient la nuit, et dorment le jour, pour mieux percevoir ce qui relie toutes choses entre elles. Le soleil éblouit et empêche de voir les liens, par essence invisible et qui nécessitent une autre approche plus sensible. Dans ce travail, le mot clé est celui d’équilibre. Ils connaissent les lois universelles du vivant, les lois de l’eau, des métaux, ce qui anime les pierres, les animaux et les plantes. Et leur mission est de garder toutes ces forces en équilibre. Rester dans la vibration Tchendukua, la résonance première, calme, le clapotis originel qui génère le beau, et éviter de réveiller les forces de Shikuakala qui est la même énergie, mais sous son aspect furieux et destructeur. Et en tout temps nous avons à faire le choix de l’apaisement ou de la destruction. Faire la paix avec le territoire est le premier pas.

        Une de leur plus importante pratique est de raconter des histoires pour nourrir leurs pensées individuelles et collectives. Grâce à ce processus, leur mémoire est phénoménale. Ils ont une connaissance du ciel sur de nombreux siècles. Comment l’exercent-ils ? Pendant le diagnostic, chaque soir, tandis que nous, Européens, nous allions nous coucher, les Kogis eux se rassemblaient, idéalement autour d’un feu, pour échanger. Leur but est de passer en revue toute la journée, chacun à son tour. Ils enrichissent ainsi leur perspective individuelle, et ancrent la journée dans leur souvenir collectif. Ils portent beaucoup d’attention à la qualité de leurs pensées, à leur entrelacement, à leur tissage, et peuvent le faire pendant plusieurs jours d’affilée. Ils s’étonnent que nous soyons fatigués après une discussion de 3 heures.

        Ils pratiquent aussi « Shala », c’est-à-dire l’expression de la gratitude pour tout ce que chacun a reçu de beau dans la journée. Le jour, ils ont « pris » tout ce que la journée leur a apporté. Cette pratique leur permet, le soir venu, de « redonner », sous forme de remerciement conscient, tout ce qu’ils ont reçu. Ainsi l’équilibre entre prendre et donner est respecté.

          Comment voyez-vous l’avenir de la communauté et de la Sierra Nevada de Santa Marta ?

          Le mot « violence » n’existe pas en Kogi. C’est pour cela qu’à l’arrivée des colons espagnols il y a tout juste 500 ans, ils ont choisi de se rendre invisible en quittant le bord de mer et en se repliant de plus en plus haut dans la montagne. La Sierra Nevada de Santa est une réserve de biosphère reconnue par l’UNESCO. C’est un territoire de forme triangulaire de 80 km de côté d’une immense biodiversité. Comme leurs glaciers fondent aussi, ils ont décidé d’entamer un dialogue avec nos « sages », les scientifiques européens, afin de trouver, ensemble, des solutions pour redonner de la vie à la terre. Pour eux, la terre de nos jours ne respire plus qu’avec un poumon. Il s’agit, ensemble, d’en prendre soin. Et prendre soin de soi, c’est aussi prendre soin de la terre. Si je surchauffe en permanence, sous des méga octets de données, en ayant l’oreille collée à mon téléphone portable en permanence, je contribue aussi individuellement au réchauffement de mon cerveau/glacier.

          Avez-vous une histoire ou une légende traditionnelle à partager avec nous ?

          Leur mythologie est au fond proche de la nôtre, proche des récits des origines de nombreux peuples. La voici, racontée par Eric Julien :

          Au début, il y avait la Mère. Tout était obscur. Il n ‘y avait pas de soleil, pas de lune. La mer était partout. La mer était la mer, puis est venu le monde…

          Le monde a la forme d’un œuf, un œuf très grand, posé avec la pointe vers le haut. Dans cet œuf sont les neuf terres.

          Ce sont de grandes plates-formes arrondies, les unes posées au-dessus des autres. Nous, nous vivons sur la terre du milieu, nous l’appelons Senenùmayang.

          Au-dessus de ce monde, jusqu ‘en haut, il y a quatre mondes, Bunkuàneyumang, Alunayumang, Elnauyang et Kokto-mayang. Ces terres sont bonnes, elles s’appellent Nyui-nulang, les terres du soleil.
          En dessous, il y a quatre autres mondes, Kaxtashinmayang, Kaxyùnomang, Munkuànyu-mang et Séyunmang. Ces terres sont sombres, difficiles, elles s’appellent Séi-nulang.

          L’univers, ce grand œuf, est très lourd. Il est soutenu et porté sur deux larges poutres, et quatre hommes le soutiennent, deux à l’Ouest et deux à l’Est.

          Sous le monde, il y a de l’eau. Sur l’eau, il y a une grande pierre, plane et particulièrement belle. Sur cette terre, la mère est assise. Elle donne de l’eau et à manger aux quatre hommes qui soutiennent le monde, pour qu’ils ne se fatiguent pas. Quand l’un des quatre hommes change la poutre d’épaule, alors, la terre tremble.
          C’est pour cela qu’il n ‘est pas bon de s’agiter, de lancer des pierres, de faire des éboulements dans la montagne ou de crier. Si l’on fait cela, le monde va trembler, et il risque de tomber des épaules des quatre hommes qui le soutiennent.
          Chacun des neuf mondes a sa mère, son soleil et sa lune et en chacun de ces mondes vivent des gens. Dans les terres les plus hautes vivent les géants. Dans les plus basses vivent des nains. Ils s’appellent Noanayomang.

          Dans les temps très anciens, les gens de notre terre allaient visiter les terres d’en haut, des terres où l’on ne vieillissait pas. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Notre terre est la neuvième fille de la mère, la terre noire. Avant, il n ‘y avait que des Indiens qui vivaient ici, que des frères entre des frères.

          Puis, sont arrivés les Blancs. Ils ont poursuivi les Indiens avec leurs maladies, leur méchanceté. Ils sont venus d’une autre terre, d’une terre d’en bas. C’est pour cela que ce sont des gens mauvais.

          Un jour, les quatre hommes qui soutiennent la terre vont être fatigués. Ils n ‘auront plus de force pour soutenir le monde. L’un d’entre eux va laisser tomber une poutre, puis un autre, l’univers va alors se renverser et tomber dans l’eau.

          Seule la mère restera, mais tous les gens vont mourir. Quand cela va arriver, alors, le monde va s’arrêter. Puis, les pères et les mères viendront de nouveau.

          Pour toute info :

          Geneviève Morand
          genevieve.morand@gmail.com

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