La fin de l’emploi: quelle compétence-clé cultiver pour réussir dans l’économie du futur?

J'ai récemment assisté à une conférence sur le thème « Ethique et numérique », organisée par Genève Lab dans les locaux de la Fédération des Entreprises Romandes.

Les interventions furent toutes aussi fascinantes les unes que les autres, de « l’éthique exponentielle » à la gouvernance du numérique en passant par la « digitalisation de l’Homo sapiens ». Le point culminant fut cependant pour moi l’intervention finale de Bernard Stiegler, philosophe et président de l’association Art Industrialis, association internationale pour une politique industrielle des technologies de l'esprit, qui a partagé sa vision des véritables enjeux de la révolution numérique.

Je trouve dans ses propos une fraîcheur qui tranche avec les discours bien pensant pratiqués à longueur de journée par des politiciens qui continuent, entre autres, à nous faire miroiter le plein emploi. Point de cela chez M. Stiegler. Bien au contraire. Il suffit de se référer à la première partie du titre de l’un de ses derniers ouvrages: L’emploi est mort, vive le travail!

L’emploi est mort...

En ces termes, Bernard Stiegler nous relaye sans langue de bois ce que Bill Gates partageait dans une interview un jour de mars 2014:

La substitution par les logiciels continuera à progresser, qu’il s’agisse de pilotes, de serveurs ou d’infirmières ... au fil du temps, la technologie réduira le besoin en emploi de main d’oeuvre ... d’ici 20 ans, la demande de main-d’œuvre sera bien inférieure. Je ne pense pas que les gens ont intégré cela dans leur vision du monde.

En juillet de cette année même 2014, le journal belge Le Soir affirmait que la France, la Belgique, le Royaume-Uni, l'Italie, la Pologne et les Etats-Unis pourraient perdre entre 43% et 50% de leurs emplois d'ici dix à quinze ans. Selon le journal, l'automatisation intégrée va conduire à une réduction drastique de l’emploi partout dans le monde et dans tous les domaines - des professions juridiques aux chauffeurs de camions, des professions médicales aux dockers.

Cette thèse a été reprise par le Journal du dimanche en octobre 2014, dans un article qui mettait en garde, sur la base d'une étude commandée par l’entreprise Roland Berger, contre la destruction de trois millions d’emplois d'ici 2025, qui affecteront également les classes moyennes, les managers, les professions libérales et les métiers manuels.

Dans ses propres mots, Bernard Stiegler avait déjà tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises et prévenu que l'emploi salarié deviendrait rare. Mais il n'est pas l’un de ces personnages qui se contentent de dépeindre un avenir purement dystopique. Bien au contraire, il affirme que nous entrons dans une nouvelle ère industrielle qui offre d'énormes opportunités à ceux qui savent les reconnaître.

… vive le travail!

Loin de s’en tenir à poser un diagnostic de la situation, Stiegler préconise une solution radicale aux crises posées par l'automatisation et, plus généralement, par le capitalisme consumériste, et propose un modèle mental provocateur. Il appelle ainsi à un découplage du concept de travail, au sens de participation intellectuelle et significative, de celui d’emploi, qu’il appréhende comme déshumanisant et banal, dans le but ultime d'éradiquer complètement ce dernier. Ce faisant, de nouveaux modèles économiques alternatifs apparaîtront, dans lesquels les individus ne seront plus simplement des consommateurs ou des producteurs, mais avant tout des « contributeurs ». Il appelle ainsi de ses voeux une économie contributive, dont les fondements s’éloignent radicalement de ceux posés par l'économie traditionnelle, dans laquelle chacun tirera parti de l'automatisation des tâches pour laisser la place à la créativité, l'imagination, la connaissance ... Bref, à tout ce qui différencie les humains des machines.

Dès lors, comment faire le lien entre cette vision d’une économie telle que préconisée par Bernard Stiegler, et la compétence-clé à cultiver dans ce nouveau contexte? C'est là que le concept de deep work entre en scène.

L’auteur Cal Newport définit sous le vocable de Deep Work l’ensemble des activités professionnelles effectuées dans un état de concentration totale, et qui poussent les capacités cognitives à leur limite. Selon moi, cette définition fait écho à l’acception que fait Stiegler du terme « travail ».

Newport va encore plus loin et nous met en garde contre les pièges du travail superficiel, qu’il oppose au deep work. Le travail superficiel regroupe toutes ces tâches que presque n'importe qui, avec un minimum de formation, pourrait accomplir. Pensez aux emails, à la planification logistique, à la communication sur les médias sociaux, etc., bref ces activités qui ne nécessitent pas une intense concentration et ne produisent pas vraiment de valeur.

Voici l'hypothèse et le paradoxe posé par Cal Newport: la capacité à accomplir du travail profond ou du deep work se fait de plus en plus rare alors même qu’elle devient de plus en plus précieuse dans l’économie actuelle de la connaissance, et plus encore dans l’économie contributive envisagée par Stiegler. Et les rares personnes qui sauront cultiver cette compétence sont celles qui s’en sortiront le mieux dans la société à venir.

Le deep work sous-tend en effet deux capacités essentielles: la capacité accélérée d’apprentissage, en particulier des sujets complexes, et la capacité à être productif, tant en termes de qualité que de rapidité. Mais le deep work est d'autant plus important qu'il relève de ce que Stiegler appelle une activité néguentropique. En bref, le deep work crée de la valeur, alors même que l'évolution d’une partie de notre culture du travail tend vers la superficialité - la primauté de l’urgent sur l’important ou du court-terme sur le durable - et met en avant une immense opportunité pour celles et ceux qui sauront prendre le contre-pied de cette tendance en accordant la primauté à la profondeur.

Carl Gustav Jung connaissait ses priorités

Comme le raconte Newport, Jung construisit une tour à Bollingen, loin de sa maison et de son bureau à Zürich. Il prenait pleinement part aux obligations professionnelles et sociales liées à son statut d’éminent psychiatre lorsqu'il se trouvait en ville. Mais il se retirait aussi fréquemment dans sa tour de Bollingen pour prendre le temps de méditer, de lire et d'écrire. Newport relate que Jung avait besoin de faire de la place, figurativement et littéralement, afin de créer les conditions optimales pour qu’il puisse apporter sa meilleure contribution dans le domaine de la psychiatrie analytique.

Et si l'histoire de Carl Jung et l'argument de prospérer dans la nouvelle économie ne trouvent pas écho chez vous, peut-être serez-vous curieux d'apprendre comment le deep work est un facteur déterminant pour mener une vie heureuse et épanouissante.

En effet, plusieurs disciplines transversales, de l’anthropologie à l’éducation en passant par l’économie comportementale, révèlent qu’une gestion habile de l'attention - ce à quoi se résume finalement le deep work - constitue un ingrédient essentiel pour mener une bonne vie et contribue à améliorer pratiquement tous les aspects de l’existence.

Maintenant que vous avez une idée de ce qu'est le deep work et pourquoi c'est important, vous pouvez commencer à explorer quelques pistes pour le cultiver dans votre quotidien.

Mais d'abord, un avertissement. « deep work is simple, but not easy ». C'est un concept simple , mais une pratique difficile à adopter et à maintenir. Attendez-vous à être bombardé par de multiples tentations de faire autre chose que du deep work, à moins que vous n’adoptiez des stratégies pour créer de bonnes habitudes.

Le deep work mobilise beaucoup de ressources cognitives. Si vous attendez le moment propice ou d’être d’humeur pour vous lancer, alors vous risquez d’attendre longtemps.

La tactique de base consiste plutôt à programmer des plages dédiées au deep work en les inscrivant dans votre agenda, de la même façon que vous planifiez un rendez-vous, de sorte que votre mental puisse s’acclimater sans trop faire appel à la volonté, qui est une ressource limitée.

On dénombre trois types de stratégie que les gens utilisent pour planifier leurs périodes de deep work - il en existe en réalité une quatrième, que l’on pourrait qualifier de monastique, mais qui n’est certainement pas adapté aux contraintes professionnelles.

La première approche repose sur une philosophie dite bimodale. C’était celle adoptée par Jung, et qui consiste à réserver une journée entière, voire plusieurs jours d’affilée, pour se déconnecter complètement du monde et travailler à fond sur une seule chose. En d’autres termes, vous faites le vide dans votre tête et dans votre liste à faire, à l’exception de ce projet ou tâche fondamentale que vous aurez identifié. Vous seriez surpris des énormes progrès que vous pouvez effectuer dans un temps relativement court en adoptant cette méthode.

La deuxième des trois stratégies s’appuie sur une philosophie appelée rythmique, qui stipule que vous bloquez les mêmes heures aux mêmes dates, de manière systématique. Elle permet aussi de faire des économies cognitives, en ne revisitant pas à chaque fois votre agenda: vous savez que telle période est toujours dédiée au deep work, par exemple, les lundis et jeudis, de sept à onze heures, sauf circonstance exceptionnelle.

La dernière stratégie repose sur une philosophie journalistique. Elle vous contraint à développer une vue à quelques semaines et à vous dire: « ok, je serai en déplacement pendant ces deux jours, j’ai une réunion ce jour-là, j’ai une visio-conférence à cette heure-ci… Donc , je vais bloquer ces périodes pour du deep work. » Et là encore, vous les inscrivez dans votre calendrier et les traitez comme n'importe quel autre rendez-vous. Une mise en garde cependant: cette approche ne convient probablement pas aux personnes qui débutent dans cette démarche car elle suppose la capacité de passer en mode deep work quasiment sur demande et à différents moments de la journée ou de la semaine.

Vous venez ainsi de découvrir les trois principales stratégies employées par les personnes qui ont intégré le deep work dans leur quotidien. Celle que vous retiendrez après plusieurs expérimentations dépendra en fin de compte de votre situation et de votre personnalité.

Enfin, Cal Newport mentionne une stratégie subsidiaire quelque peu curieuse mais cependant très efficace qui peut vous aider à démarrer: « the grand gesture ». Ce geste repose sur le principe que notre environnement joue une grande influence sur nos comportements. Ainsi, une manière d’adopter le deep work est d’effectuer un changement radical dans son environnement habituel et de consentir un investissement important, en effort ou en argent, dans le but de se lancer dans une première session de deep work.

C'est ce qu'a fait le physicien et romancier Alan Lightman lorsqu'il s'est retiré chaque été dans une « petite île » du Maine. Celle-ci ne disposait ni de connexion Internet ni de ligne téléphonique. Ce fut aussi la stratégie adoptée par JK Rowling lorsqu’elle a achevé le dernier Harry Potter dans un hôtel très coûteux.

Si vous vous trouvez en Suisse et que vous êtes intéressé à faire l’expérience du deep work, vous n’avez pas besoin d’adopter les mesures aussi drastiques que celles appliquées par Alan Lightman ou JK Rowling. Vous pouvez simplement réserver une journée dans un endroit calme et bucolique, à la périphérie de Genève, et rencontrer des personnes partageant la même envie de cultiver leur attention et de la dédier à des projets qui comptent.

Posté par Faly Ranaivoson
Entrepreneur - ProductivityDay.com
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